Historique

Si on étudie ces dizaines d’années de lutte et de travail intensif, on peut mesurer toute la vérité de cette citation : « Ar soner a zo arouez Breizh bev » (le sonneur est le symbole de la Bretagne vivante).

Triomphe CornouailleEn effet, contre l’incompréhension de beaucoup et en dépit d’une tenace volonté d’uniformisation, les sonneurs ont été le fer de lance dans un combat pour la reconnaissance du droit à l’identité culturelle bretonne. On peut être assuré que la Bretagne ne serait pas ce que nous la connaissons si des milliers de sonneurs militants n’avaient pas travaillé pour créer un nouvel élan dans lequel le peuple de Bretagne s’est reconnu.

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la révolution industrielle est à l’oeuvre depuis plus d’un siècle déjà et les profonds bouleversements socioculturels qu’elle favorise, alliés aux volontés centralisatrices de la presque totalité des états modernes d’Europe occidentale, ont presque entièrement achevé de détruire les « particularismes » des cultures populaires rurales de cette partie du monde.

Bien qu’étant demeurée largement agricole, la Bretagne n’échappe pas à la règle. Les difficultés économiques poussent la population à l’exode; la langue bretonne n’est pas seulement ignorée, elle est directement menacée par la politique menée dès avant-guerre par l’Education nationale de la troisième République ; enfin, les dérapages de certains membres des partis politiques bretons durant l’occupation… Autant de facteurs qui ont fini par rendre « impopulaire » l’ensemble de la culture bretonne auprès de son propre peuple, qui en est complexé et la ressent alors, dans sa grande majorité, comme un obstacle au progrès.

Pézennec - Le PouponCette fracture est particulièrement visible sur le plan musical. Toute la tradition musicale bretonne – et sa représentation symbolique : le couple biniou-bombarde – riche de sa spécificité, est alors en voie de disparition, balayée par les modes nouvelles du milieu urbain, très largement françisé. C’est dans ce contexte particulièrement difficile pour le mouvement culturel breton que naît Bodadeg ar Sonerion, l’assemblée des sonneurs de Bretagne. Elle est l’héritière d’une première tentative de regroupement de sonneurs : la K.A.V. (Kenvreuriezh ar Viniaouerien) créée par Hervé Le Menn, en 1932, dans le milieu breton de Paris. Dès 1942, l’idée de créer pour la Bretagne une société de sonneurs grandit dans l’esprit de son futur fondateur, Polig Monjarret. Le 23 mai 1943, Bodadeg ar Sonerion donne sa première « représentation » dans la cour du Parlement à Rennes. Ses membres-fondateurs sont au nombre de six, les « six mousquetaires » selon les mots de Per Jakez Helias : Dorig Le Voyer, Efflam Kuven, Robert Marie, Iffig Hamon, René Tanguy et bien sûr Polig Monjarret. Ils sont une poignée de passionnés liés par le même refus de voir la tradition musicale bretonne disparaître. Seule la guerre retardera la naissance officielle de la nouvelle association bretonne dont les statuts ne seront déposés qu’en 1946 à la préfecture de Rennes (Ille-et-Vilaine – 35).

Pour beaucoup de détracteurs, ce nouveau combat semble perdu d’avance, tant il va à contre-courant des préoccupations de l’époque. Mais une idée géniale va venir donner un coup de fouet au projet. L’armée britannique, après deux siècles de colonisation et deux guerres mondiales, a véhiculé dans le monde entier l’image et la musique des Pipe-Bands écossais. Une image qui impressionne beaucoup les jeunes sonneurs bretons. Plusieurs tentatives sont faîtes, notamment dans le milieu militaire, pour réunir des sonneurs en formation de défilé, mais dans un premier temps sans lendemain. C’est finalement Polig Monjarret qui créé le premier bagad à Carhaix en 1948. Il prend immédiatement la forme qu’on lui connaît encore aujourd’hui, celle d’un ensemble musical composé de trois pupitres : bombardes ; biniou braz (progressivement remplacé par la cornemuse écossaise) et une section rythmique. La prestance dégagée en défilé par la kevrenn Paotred an Hent Houarn de Carhaix fait des émules dans toute la Bretagne. Ainsi à Rostrenen (kevrenn Rostren) ou encore Quimperlé (kevrenn Duig). Le sol breton se couvre très vite de nouveaux bagadoù. Du phénomène d’urbanisation, en partie responsable de la disparition des traditions rurales bretonnes et en rapide augmentation après la deuxième guerre mondiale, le bagad va, quant-à-lui, tirer sa force en puisant dans la population jeune des villes, permettant de recréer pour elle un lien avec la tradition musicale.

Défilé BrestLe nombre de sonneurs s’accroissant considérablement, il faut rapidement fournir à ces derniers en plus de leur instrument (ce qui relance au passage la lutherie traditionnelle, secteur dont s’occupera, aux origines, Dorig Le Voyer, premier président de Bodadeg ar Sonerion) une formation musicale. Ce sera le premier grand chantier de Bodadeg ar Sonerion qui demeure encore aujourd’hui la part essentielle de son activité. Mais les airs traditionnels, matière première de tout sonneur, disparaissent inéxorablement en même temps que les derniers sonneurs de l’ancienne génération. Bodadeg ar Sonerion lance dès ses débuts une grande campagne de collectage d’airs. Les jeunes sonneurs ont pour « mission » de sauver tout ce qui peut l’être. Ils sillonent la campagne en quête de ces trésors, parfois difficilement accessibles. Au final, pour éviter de redistribuer aux apprentis sonneurs un répertoire que les influences étrangères à la Bretagne (pas toutes très heureuses il est vrai) on déjà commencé à « corrompre », le produit de la collecte est confié à Jef Le Penven, compositeur-musicien et musicologue renommé qui tient au sein de Bodadeg ar Sonerion l’indispensable rôle de Censeur musical. Le jeune Polig Monjarret collectera à lui seul près de 5 000 airs qu’il compilera, des décennies plus tard, dans les deux volumes du célèbre « Tonioù Breizh-Izel ».

Avec ces soixante années de recul, on ne peut que constater l’extraordinaire réussite de Bodadeg ar Sonerion, forte désormais d’une  » armée de plus de 8 000 sonneurs « . Succès tant sur le plan de la formation, avec une virtuosité qui ne cesse de gagner, que sur la diffusion d’une musique touchant un public de plus en plus large. La musique de bagad suit une évolution constante, que lui a probablement permis la jeunesse sans cesse renouvellée de ses praticiens. D’une simple musique d’apparat, de défilé, elle a su, petit à petit, se rapprocher d’une musique de concert, prenant par la même ses marques avec la tradition des sonneurs de couple. De son côté, suivant la volonté des fondateurs de Bodadeg ar Sonerion, le jeu en couple traditionnel a évité la disparition, il connaît même un succès sans précedent, notamment sur le plan de la qualité.

Baron - AnneixLa majorité des sonneurs de couple actuels sont issus d’une formation en bagad. Ils représentent l’élite des sonneurs et surtout les gardiens de la tradition et de la diversité des Styles traditionnels. Un rôle d’autant plus important dans un paysage musical breton où de plus en plus de particularismes, propres jadis à presque chaque commune bretonne, disparaissent au profit d’une standardisation qui a cours principalement au sein des populaires festoù-noz et sensiblement chez les bagadoù. Ce prestige attaché au sonneur de couple rend ce mode de jeu de plus en plus attractif pour les jeunes. Il suffit pour s’en assurer d’observer le succès enregistré par la finale du championnat de Bretagne des sonneurs par couple qui se tient tous les ans à Gourin (traditionnellement le premier week-end de septembre).

Le pari que s’était fixé Bodadeg ar Sonerion dès ses origines a donc abouti dans ses grandes lignes :

– Revaloriser l’image du sonneur traditionnel breton
– Sauver et dynamiser la création musicale en Bretagne
– Fédérer la population autour de sa fierté identitaire

Il reste cependant encore beaucoup à faire : Gagner en reconnaissance ; maintenir et améliorer encore la formation pour que continue de vivre une authentique, c’est-à-dire créative culture musicale bretonne.

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